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© Alain Dugas

LA PIECE

"A cette époque, l'Allemagne, les joues brûlantes de fièvre, titubait, à l'apogée de ses sauvages triomphes, sur le point de conquérir le monde grâce à un pacte qu'elle était résolue à observer et qu'elle avait signé de son sang. Aujourd'hui, les démons l'étreignent, elle s'effondre, la main sur un œil, l'autre fixé sur l'épouvantable, et roule de désespoir en désespoir. Quand touchera-t-elle le fond de l'abîme ? Quand, par-delà le paroxysme d'une détresse sans issue, poindra le miracle qui surpasse la foi - la lumière de l'espérance ? Un homme solitaire joint les mains et dit : "Dieu fasse miséricorde à votre pauvre âme, mon ami, ma patrie o"

Thomas Mann in Le Docteur Faustus - Albin Michel
Traduction Louise Servicen

Wolfang Borchert écrit Dehors devant la porte (Draussen vorder Tur) en quelques jours durant l'automne 1946. La pièce est d'abord donnée le 13 février 1947 à la radio allemande, la première représentation théâtrale a lieu le 21 novembre 1947 à Hambourg. Dehors devant la porte reflète le drame vécu par sa génération. Condamné à mort pour défaitisme et antinazisme, puis gracié, il passe les années de guerre en prison et sur le front russe. Il meurt de la tuberculose la veille de la première représentation de sa pièce. "Dehors devant la porte, une pièce qu'aucun théâtre ne voudra jouer et que personne ne voudra voir", ainsi Borchert sous-titre-t-il sa pièce. Il se trompait : le texte est devenu un classique.

Un homme rentre en Allemagne
Il a été longtemps absent, cet homme. Très longtemps. Trop longtemps peut-être. Et il revient tout différent de ce qu'il était en partant. Extérieurement, il ressemble à ces silhouettes que l'on voit dans les champs, plantées là pour effrayer les oiseaux (et parfois les hommes au crépuscule). Intérieurement - aussi. Mille jours durant, il a attendu dans le froid, il peut enfin rentrer chez lui. Un homme rentre en Allemagne.
Et la vie qui l'attend ressemble à un film hallucinant. Plusieurs fois pendant la projection il doit se pincer, ne sachant pas s'il rêve ou s'il est éveillé. Il s'aperçoit alors qu'il y a des gens à côté de lui, à droite et à gauche, des gens qui vivent la même chose que lui. Et il se dit que ce doit bien être la vérité. Et à la fin, lorsqu'il se retrouve dans la rue, l'estomac vide et les pieds gelés, il se rend compte que c'était un film ordinaire, tout ce qu'il y a de plus ordinaire. L'histoire d'un homme qui rentre en Allemagne, comme tant d'autres. Tous ces gens qui reviennent chez eux sans pourtant rentrer car ils ne savent plus où aller. Chez eux, c'est dehors, devant la porte. Leur Allemagne, elle est là dehors, dans la nuit, dans la pluie, dans la rue.
Voilà leur Allemagne !

Wolfgang Borchert, préface de Dehors, devant la porte
Traduit de l'allemand par Pierre Deshusses.